Bordure rurale temporaire
A la pointe Sud de l’État du Nevada, la ville de Las Vegas est plantée au cœur du désert de Mojave, le plus aride des États-Unis. La capitale mondiale du jeu concentre son identité architecturale dans le périmètre du légendaire Strip. Entre 1880 et 1960, casinos et palaces furent rapidement les premiers symboles repérables de la ville naissante, devenue aussi le repère de la mafia et du crime organisé, de la prostitution et de trafics de toutes natures.

Puis, ne pouvant se contenter du jeu et de son image licencieuse, Vegas s’est diversifiée vers des activités plus vertueuses, génératrices de profits légaux. Les dernières décennies ont vu notamment s’ériger des salles de spectacle à forte capacité, de grands complexes hôteliers et des centres permettant d’accueillir des Congrès internationaux.

Ainsi Vegas est-elle désormais un lieu de flux aussi pour le tourisme familial et le monde des affaires. Les besoins de la ville, écrasée de soleil et subissant une sécheresse quasi permanente, sont importants pour les ensembles climatisés et les multi-distractions énergivores. Autrefois oasis pour les voyageurs, l’eau est au cœur des enjeux. Comme toute mégapole, la ville pourtant riche comporte son lot de contrastes sociaux et de zones d’exclusion.

Une fois quittée l’aire du Strip, la vaste agglomération ressemble à une cité dortoir traversée par d’interminables boulevards, hébergeant ceux qui font la pulsation de Vegas. La démographie sans cesse grandissante – +700% entre 1972 et 2017 – impose une adaptation permanente en termes d’espaces et de constructions.

Sans se dresser beaucoup plus en hauteur, la ville s’élargit essentiellement en mutilant le bassin désertique de la vallée et son écosystème. A force de bulldozers sur chenilles, de pelleteuses et autres engins de terrassement, Las Vegas gagne inlassablement, et le désert perd. Au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Certains tracés qui séparent l’immensité rurale de la zone urbaine sont incisifs, presque tranchants, semant par ailleurs un singulier trouble esthétique dans le paysage. D’autres marques quant à elles présagent du sort futur des zones désertiques provisoirement épargnées par l’aménagement urbain. L’augmentation exponentielle de la population annonce que l’étalement spatial continuera de faire reculer la bordure rurale, tant que la ville l’exigera, tant que le désert existera et se laissera amputer.

Dans la lignée des New Topographics constatant les paysages altérés par l’activité humaine, Bordure Rurale Temporaire est un constat photographique du phénomène, signe de l’expansion inexorable de la civilisation sur la nature dans ce territoire du Nevada.

RONANGUILLOU

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