RONANGUILLOU

photography

THE LAST FRONTIER
Anomalies et sérendipité – Par Brice Matthieussent
Pourquoi un photographe épris d’Amérique comme Ronan Guillou va-t-il travailler en Alaska ? Que va-t-il chercher là-bas qu’il ne trouverait pas ailleurs, plus près, dans un autre Etat de l’Union ? Le cinéma et les images des grands photographes nous ont familiarisés avec les côtes Est et Ouest, le Sud profond, le Middle West, sans oublier cette pratique typiquement américaine qu’est le voyage transcontinental en voiture, le fameux et intraduisible Road Trip. Tous ces lieux, ces régions, ces pays, ainsi que ce mode de déplacement à la fois exalté et mélancolique ont permis à d’innombrables artistes de créer ces images qui forgent notre imaginaire américain : depuis American Photographs de Walker Evans jusqu’aux films de Jim Jarmush, en passant par Paris, Texas de Wim Wenders, le Guide de William Eggleston ou Les Américains de Robert Frank, les images réalisées sur la route par Stephen Shore ou Todd Hido, la liste des œuvres marquantes qui balisent le territoire des Etats-Unis et en quelque sorte le créent dans notre esprit, est sans fin. Ces héros de la culture moderne ou contemporaine sont allés partout… ou presque. Un seul Etat n’a jamais eu l’honneur de leur visite : l’Alaska. À ma connaissance, seul Ansel Adams, le photographe des somptueux paysages virginaux des Montagnes Rocheuses, y a un moment travaillé. Mais aucune autre figure marquante de la photographie américaine ne semble s’y être intéressé. C’est peut-être pour comprendre cette anomalie, ou cette exception culturelle, que Ronan Guillou s’est rendu aux confins de l’Union, à l’ouest de la côte Ouest, dans cette terra incognita photographique. Le manque de motivation de ses prédécesseurs a sûrement piqué sa curiosité, et puis l’invisibilité – d’un lieu, d’un mode de vie, voire d’une partie de la population – ne conserve-t-elle pas un puissant attrait pour tout créateur d’images ?

À la décharge des illustres prédécesseurs de Guillou, il faut reconnaître que de prime abord l’Alaska n’a rien de séduisant : un climat de type polaire, une population clairsemée sur un territoire trois fois grand comme la France, aucune frontière commune avec un autre Etat américain, les hydrocarbures comme principale richesse, un tourisme longtemps inexistant, Lou Reed répétant inlassablement « It’s so cold in Alaska » dans « Caroline Says » sur l’album Berlin

Seulement voilà :
L’Alaska est The Last Frontier, la dernière frontière, son autre surnom étant The Land of the Midnight Sun, le pays du soleil de minuit. Comment Guillou aurait-il pu résister à cet appel « du monde sauvage », quand son dernier livre publié s’intitule Country Limit, la limite du pays ? Et puis, la position excentrée de l’Alaska, plus proche de la Russie que du restant des Etats-Unis, n’intrigue-t-elle pas ? Jusqu’à la relative absence d’images de cette région dans une nation pourtant célèbre pour sa production d’images pléthorique est sans doute une raison suffisante pour y attirer n’importe quel photographe à l’affût du nouveau.

N’étant moi-même jamais allé en Alaska, j’ai procédé à quelques recherches et, entre des moyennes de températures dissuasives et d’autres statistiques faisant littéralement froid dans le dos, j’ai découvert un fait stupéfiant : les États-Unis achetèrent cet immense territoire à la Russie en 1867 et, cette année-là, pour cause d’adoption du calendrier américain et de décalage vers l’ouest de la ligne de changement de date, le vendredi 18 octobre succéda immédiatement, d’une seconde à la suivante, au vendredi 6 octobre. Ce tour de passe-passe du calendrier vola douze jours à ses habitants, qui « vieillirent » d’autant en l’espace d’une seule nuit. J’imagine volontiers Ronan Guillou partant sur les traces de cette parenthèse temporelle de presque deux semaines escamotées, autant qu’à la découverte des immensités polaires…

Il y a là-bas une convergence unique entre l’espace – la frontière comme dimension historique de la psyché américaine – et le temps – le soleil de minuit et ces jours manquants. Cette convergence, on peut en faire l’expérience très concrète sur le rivage de l’avant-dernière île aléoutienne – elle appartient aux États-Unis – d’où l’on voit l’ultime île qui, elle, fait partie de la Russie. Entre ces deux îles passe l’invisible ligne de changement de date et, debout au bord de la mer de Béring, on contemple « réellement » la journée du lendemain…

Pareilles anomalies spatio-temporelles ne sont pas anodines. Sans doute laissent-elles leurs traces dans l’esprit des habitants, et certaines images de Guillou montrent en effet des comportements qu’on pourrait qualifier d’excentriques, même si l’on sait, au moins depuis Diane Arbus, que souvent la photographie fait son miel de telles déviances par rapport à une prétendue « normalité » : on voit ainsi un jeune couple nu, aux corps tatoués et couverts de piercings, poser parmi les étendues glacées ; la tête d’un caribou dépassant d’une autre plaine enneigée, comme si la glace qui enserre le corps de l’animal mort servait de congélateur naturel, à moins que ce caribou n’ait nagé dans un plan d’eau qui, suite à une vertigineuse baisse de température, se serait instantanément figé en un énorme bloc de glace, illustrant là encore une brusque contraction du temps ; ailleurs, une jeune femme est allongée à plat-ventre sur le carrelage hideux d’un salon, le jean baissé sur les cuisses, les fesses couvertes d’un slip à carreaux et levées au cours d’un rituel inconnu, peut-être sexuel, humiliant ou comique ; plus loin, un homme barbu en robe noire et talons aiguille, le buste renversé en arrière, danse dans une rue déserte curieusement ensoleillée ; un chippendale en body et casquette se pavane dans une cuisine ; et que dire de ces deux gros anoraks gris, encadrés de tasseaux en bois, attendant on ne sait quoi dans la neige sous un ciel brumeux ? Jusqu’à la couverture du livre montre un arbre qui, loin de se dresser verticalement vers le ciel comme ses congénères résineux voisins, a choisi de croître selon une étrange scoliose au bord d’une rivière aux eaux brunes. On pourrait multiplier les exemples de ces anomalies qui prouvent une fois encore que tout un pan de la photographie s’attache à révéler, non pas l’extraordinaire, mais le quotidien ordinaire de gens désirant vivre hors des sentiers battus. Par exemple en Alaska…

Le livre commence par la lettre d’un prisonnier à une femme partie vivre là-bas. « Alors, lui demande-t-il avec envie, que fais-tu en Alaska ? » Il ajoute : « Je me fiche du froid qu’il fait, car les feux de cheminée, les édredons en velours ou en laine, le cidre chaud et les grogs brûlants permettent de le supporter. » Pour lui, l’Alaska est synonyme de liberté, d’« Association avec la Nature ». Dans sa cellule, il imagine sûrement une immensité presque déserte, isolée, excentrée et excentrique, où il pourrait enfin vivre à sa guise et réaliser le rêve édénique de tout Américain : se ressourcer au sein d’une nature inviolée, loin des règles contraignantes d’un gouvernement qui a trop tendance à mettre son nez partout. « Le gouvernement le meilleur, disait déjà Thoreau, l’auteur de Walden (1854), est celui qui gouverne le moins ». Il n’y a pas que ce prisonnier anonyme pour rêver à cette douce anomie, à cette suspension de l’ordre et des systèmes de contrôle : presque tous les gens photographiés ici par Ronan Guillou semblent éprouver ce désir d’autonomie, d’émancipation loin des cadres contraignants de la vie citadine. Ils désirent fonder une nouvelle solidarité, ainsi qu’en témoigne l’image de toutes ces mains jointes en une alliance symbolique, ou bien vivre librement leur sexualité à l’écart des normes imposées. Relisant la longue nouvelle de Jim Harrison intitulée « L’homme qui abandonna son nom », incluse dans le recueil Légendes d’automne, je tombe sur cette phrase : « Mon père disait toujours qu’il aimait jeter un coup d’œil sur les choses. » C’est sans doute le rêve de vagabondage du prisonnier, celui aussi de bon nombre de personnes apparaissant dans ce livre, le rêve enfin, je suppose, de Ronan Guillou parti « jeter un coup d’œil » sur ce territoire inconnu : l’Alaska comme Zone d’Autonomie Temporaire (ZAT) dilatée dans le temps et dans l’espace, ultime frontière désormais figée, solidement adossée à la ligne de changement de date, où se perpétuerait presque furtivement, à l’abri des regards indiscrets et des médias, la légende américaine d’un lieu contigu au monde sauvage, et voué une liberté inouïe, hors-la-loi.

On sait les reproches adressés à Robert Frank par de nombreux critiques à la publication des Américains : il aurait dû intituler son livre Quelques Américains, ou Certains Américains, car beaucoup de gens bien sûr ne se sont pas reconnus dans le portrait que le Suisse mélancolique dressait de leurs concitoyens en 1958. On pensera peut-être la même chose du livre de Ronan Guillou : tous les Alaskiens ne ressemblent sans doute pas aux gens qu’il a photographiés. Car c’est plutôt la fête et les loisirs qu’il a choisi de documenter, et non le travail, même si l’on trouve un beau portrait de policier aux yeux vairons (qui d’ailleurs est peut-être une femme). Il n’y a pas non plus d’enfants, pas d’activité industrielle ni rurale, pas de street photography au sens strict, comme si le visiteur avait évité les villes, peut-être trop américaines à son goût. Mais peu importe : la photographie n’est pas un art du recensement.

Comme pour Robert Frank en Amérique, les choix de Guillou s’expliquent par sa manière de procéder. Loin de tout voyage organisé à l’avance, il a fait confiance à la sérendipité, mot d’origine anglaise lui-même dérivé de Serendip, l’ancien nom de l’actuel Sri Lanka, une contrée jadis aussi excentrée qu’aujourd’hui l’Alaska. La sérendipité, dit le dictionnaire, consiste à « faire par hasard des découvertes heureuses alors qu’on ne cherchait rien ». Adepte du couchsurfing, cet art du voyage suggéré par le carnet d’adresses d’amis de passage, Guillou se fie au hasard pour faire d’heureuses découvertes photographiques. Notons que les images issues de ces trajets aléatoires montrent une succession de séjours plutôt que de déplacements, de liens et de connivences sédentaires plutôt que de rencontres nomades sur la route. En ce sens, Guillou n’est pas ici un adepte du Road Trip ni des grands espaces, et le présent livre témoigne surtout de l’intimité qu’à chaque étape il réussit à créer, comme s’il rendait visite à la tribu bigarrée et dispersée de ses amis, chaque membre de cette diaspora improbable ignorant les autres, le voyageur constituant le seul lien entre tous ces gens incompatibles qui s’ignorent sans doute. Ainsi, de fil en aiguille, d’une pause à la suivante, d’un bref séjour à l’autre, c’est un journal de bord qui se tisse et s’écrit, un récit zigzagant, disjonctif, sautant du coq à l’âne, mais doté de cette curieuse caractéristique propre à certaines digressions obstinées : l’unité d’un point de vue, d’un tempérament, d’une vision, peu importe le terme, réunit tout ce disparate pour donner forme à un autoportrait masqué. L’itinéraire apparemment aléatoire du flâneur décrit certes le lieu de ses pérégrinations – on le vérifie chez Bruce Chatwin en Patagonie, chez Sebald en Allemagne ou en Angleterre, chez Walter Benjamin à travers les passages parisiens –, mais le nuage pointilliste des notations littéraires constitue au final un portrait saisissant de l’auteur. Il en va de même en photographie : Robert Frank et ses errances transcontinentales ; William Eggleston et son exploration du Sud, Stephen Shore et ses Uncommon Places… C’est à cette lignée de photographes en mouvement qu’appartient Ronan Guillou, comme si tout lieu d’exploration – ville, Etat ou pays, et déjà Eugène Atget avec Paris – proposait une psychogéographie qui révélait, en même temps que l’espace parcouru, la psyché de l’auteur. The Last Frontier, la dernière frontière, c’est – en creux et comme la partie immergée de l’iceberg ou aussi bien le corps du caribou enfoui dans la glace – l’œil du photographe retourné vers lui-même.

Ces images digressives proposent néanmoins quelques constantes. Ainsi, elles incluent souvent des signes d’appartenance à des cultures minoritaires ; par exemple, le quartier de viande suspendu en plein air ou la fourrure d’ours polaire étalée sur la rambarde d’un balcon nous rappellent que l’Alaska a longtemps été une terre de trappeurs ; la perruque rose ceinte d’une guirlande de fleurs évoque l’utopie hippie ; la crèche de Noël témoigne d’une communauté catholique ; les tiges de bois dressées dans une clairière renvoient au tipi indien ; une jeune blonde tenant une bière et une bouteille de whisky porte un costume traditionnel, peut-être allemand, hollandais ou scandinave ; plusieurs corps nus exhibent tatouages et piercings, tandis que d’autres sont travestis. Des Noirs aux yeux clos se tiennent la main, recueillis en une prière silencieuse ; un autre Noir, en smoking, est debout sous la neige d’un parking nocturne. Lui aussi a les yeux étrangement fermés… Au gré de la sérendipité, Ronan Guillou a ainsi enregistré tous ces signes culturels hétérogènes appartenant à plusieurs cercles concentriques : d’abord l’Alaska proprement dit, mais sans jamais céder aux facilités du folklore ; puis les États-Unis (la jeune femme largement dévêtue assise sur une table de snooker et jouant de la guitare dans un bar, à côté d’une publicité Budweiser ; les hommes en chapeau de cow-boy ou casquette de base-ball assistant à une course de voitures) ; enfin, plus largement, nous identifions des signes visibles dans le monde entier, disséminés de manière virale à partir de foyers circonscrits et d’abord presque clandestins : nous connaissons tous ces images de la culture gay popularisées par les magazines, la photographie, le cinéma ; et puis les tatouages, d’abord réservés à une minorité masculine, se sont multipliés sur les corps des deux sexes et de tous les âges dans tous les pays du monde et jusque dans l’imagerie de la publicité globalisée.

L’Alaska serait le creuset insoupçonné où coexisteraient ces nuées de signes locaux, nationaux ou mondiaux, et donc une sorte de pays de Cocagne pour le photographe avide de rencontres et d’expériences. Un microcosme, une Zone d’Autonomie Permanente, où les effets de la mondialisation côtoieraient éloquemment la survivance des racines locales. Pourtant, je l’ai dit, Guillou n’est pas sociologue, mais photographe. Il ne prétend pas donner une vision exhaustive du territoire qu’il sillonne, mais glaner des « anomalies », des spécificités locales ou globales, sans jamais céder au pittoresque ni à l’exotisme. Comme sur la belle photographie de l’ouvrier au pantalon rouge qui se lave les yeux au jet d’eau d’une canalisation de chantier, il a sans doute voulu « aller là-bas jeter un coup d’œil sur les choses », se déciller, en vrai voyageur chercher de lui-même une version plus nette, plus tranchante, nous offrir ensuite le collage réfléchi de ses expériences et nous suggérer en sous-main une question : ne sommes-nous pas tous semblables à ces Alaskiens, à chaque instant de notre vie contraints de négocier entre les traces fragiles de rites anciens et la prescription quasi instantanée de nouveaux modes de comportement ?