CIVIS MARITIMUS  Impressions d'île / Deuxième partie - Lesbos, Grèce (texte en fin de page)

CIVIS MARITIMUS  Impressions d'île / Deuxième partie

Lors de mon second séjour méditerranéen pour la suite du projet Civis Maritimus, j’ai travaillé sur l’île de Lesbos, en Grèce, à temps partiel avec une ONG œuvrant au sein d’un centre communautaire qui réunit plusieurs organisations humanitaires. A la frontière orientale de l’Europe et à quelques milles nautiques de la Turquie, les côtes de Lesbos comptent parmi les plus proches et accessibles pour celles et ceux qui ont vécu chez eux des tragédies, et que les conditions de vie ou les régimes politiques de leur pays ont poussé à l’exil. Les chercheurs d’asile sont notamment originaires de Somalie, d’Érythrée, d’Irak et d'Iran, majoritairement d’Afghanistan. Suite à des accords avec l’U.E, ils sont retenus en Turquie d’où ils tentent d’échapper en risquant leur vie à bord d’embarcations rudimentaires, aspirant à une meilleure destinée que l’Europe pourrait offrir.

Nommée Refocus Media Labs (RML), l’ONG que j'ai rejoint sensibilise et forme les réfugié.e.s aux techniques de l’image et du son, alors qu’ils sont en attente de l’obtention de documents administratifs validant leur statut de réfugié et légitimant leur présence en Europe. Pendant un mois j’y animais ponctuellement des ateliers, et soutenais les cours dispensés en partageant mes expériences et acquis photographiques. RML donne à celles et ceux qui ont traversé les drames humanitaires la possibilité de documenter les questions migratoires.

Depuis le milieu des années 2010, Lesbos est au cœur des sujets et questionnements sur l’attitude de l’Europe face à ce qui est nommé la crise migratoire. Dans son ouvrage intitulé Lesbos, la honte de l’Europe, Jean Ziegler détaille les causes argumentant un tel titre. Il y dénonce les conditions de détention des réfugiés dans les camps (celui de Moria particulièrement, avant son incendie en 2020) et pointe les dysfonctionnements des pays européens dans la gestion de ladite crise.

Or Lesbos ne saurait être considérée uniquement comme refuge temporaire pour les aspirants à l’exil. Cette terre entourée de la mer Egée, d’une superficie égale à celle d’un grand département français, est aussi lieu de vie pour cent-quinze mille habitants, où le pastoralisme et la culture de l’olivier représentent une partie importante de l’activité. Huile d’olive et feta y sont produites pour être exportées largement. L’île est aussi une région où se dessinent de beaux paysages, riche d’un passé qui la relie à l’ancien Empire Ottoman auquel elle fut longuement rattachée. Lesbos était également le théâtre de certains épisodes mythologiques de la Grèce antique, et le lieu de naissance et de vie de la poétesse Sappho.

Les moments où je ne travaillais pas avec Refocus Media Labs s’employaient à étendre l’observation de la vie insulaire, cherchant la rencontre avec le territoire et avec ceux qui le peuplent.

L’une des volontés du deuxième volet de Civis Maritimus est de se saisir du pouvoir liant de la photographie pour rapprocher les réfugiés au contexte plus général de Lesbos, de tenter de nouer un dialogue qui unirait les demandeurs d’asile à ce territoire qui les accueille temporairement, dont ils ne connaissent qu’une infime partie, étant limités dans leur mobilité et cloisonnés dans leurs espaces.

Un autre aspect du travail à Lesbos est de mettre la lumière sur le centre communautaire Paréa et ses bénévoles, à ce qu’ils apportent aux réfugiés en quête d’occupations mentales ou physiques, de formation et de réconfort pour contrer leur désoeuvrement, en recherche aussi de biens de première nécessité. Les témoignages des demandeurs d’asile, ajoutés à la lecture d’articles et de livres, m’ont fait comprendre l’âpreté de la vie dans leur camp, et
saisir combien le centre Paréa joue un rôle de soupape psychologique pour échapper à sa tension le temps de quelques heures.